VIDEO. Mongolie

C’est en Mongolie que pour la première fois j’ai pris conscience des limites du réalisme de l’audiovisuel : un film, si court, si long, si simple ou si complexe soit-il, ne pourra jamais reproduire l’atmosphère singulière mongole, sans triche et sans artifice. Il faudrait une mise en scène — autrement dit un mensonge — pour créer ce ressenti. Par conséquent, en s’exemptant de voyeurisme, le cinéma ne peut capter l’authenticité de la vie qui l’entoure, excepté pour ce qui est de l’image fixe, du paysage, de la nature « morte ».
Toutefois, si un film ne rapporte pas tout, il ouvre une fenêtre. Il donne une première image, qui ne remplace pas l’expérience réelle, mais qui permet de l’imaginer, de poser le bout d’un œil dessus. C’est un premier pas vers le réel. C’est une approche sur un million d’autres. Mais en s’affranchissant du réalisme restrictif, on peut obtenir une aura simplifiée, suggérant convenablement la vérité sensible. J’ai donc réalisé un court-métrage sur la Mongolie, dans l’espoir de faire entrevoir — et entreressentir — la beauté naturelle et culturelle d’un pays. Je l’ai organisé par thèmes, et chacun d’entre eux, j’ai voulu les imprégner d’une « couleur » tant musicale que rythmique. Vous comprendrez ce que j’entends par couleur… Alors je vous souhaite de vous immerger le mieux possible dans cet intime et vaste voyage, et vous invite à lire la rubrique en-dessous de la vidéo pour davantage de détails.
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Le film est introduit par quelque plans d’avion à Moscou, unique ville proposant des vols vers la Mongolie depuis l’Europe. S’ensuit quelques images de l’immonde capitale, Oulan-Bator, abritant — outre le « quartier yourte », immense bidonville de l’hypercentre — plus d’un million d’habitants, soit plus d’un tiers de la population totale du pays (trois fois la France).

Le film est regroupé en tableaux non chronologiques. Il se sépare en deux parties : d’un côté la terre, le pays, et de l’autre côté le patrimoine, la culture. Ces deux tableaux sont encore structurés en sous-parties. Dans la première partie, les tableaux prennent ces noms : « Vert », pour les paysages de collines chatoyantes ; « Bleu », pour les rivières, les lacs, enfin ce qui a un rapport à l’eau — mais surtout pas la mer, il n’y en a pas — ; « Marron », pour la boue — élément non négligeable du pays — et plus puérilement, ce qu’on appelle dans le jargon le « caca » ; puis le « Rouge & or », pour le désert de Gobi, désert non polaire le plus froid du monde, présentant des steppes, des dunes, et des rochers rougeoyants. Dans la seconde partie, les tableaux prennent ces noms : « Esprit », auquel j’associe arbitrairement l’art et la culture traditionnels du peuple mongol, à savoir la danse, la musique, particulièrement le chant diphonique, c’est-à-dire la capacité à réaliser plusieurs notes en même temps avec les cordes vocales par la position des lèvres, de la bouche, de la gorge et de la langue ; « Corps », qui ne fait évidemment pas référence aux formes des hommes et femmes mongols — bien que je m’amuse des fesses du lutteur mongol envahissant l’écran juste après la disparition du titre — mais aux traditions sportives mongoles, pratiquées durant le Naadam, la fête nationale mongole se déroulant comme une espèce d’énorme fête aux villages sur près d’une semaine début juillet ; « Âme », que je relie à la croyance, la religion et la spiritualité. À noter qu’en mongol, les mots « esprits » et « âmes » sont les mêmes : la séparation entre l’esprit, le corps et l’âme n’a donc en soit pas de sens pour parler de la Mongolie… c’est pourtant la logique que j’ai adoptée. Quant à la traduction en mongol du mot « Spirit », j’ai choisi plutôt la traduction mongole du mot « Culture ». Effectivement, mon film n’est pas une pierre de rosette.

Dans les Naadam résident une grande partie de l’esprit de la Mongolie. Convivialité. Sport. Tradition. C’est en habits traditionnels que les fiers sportifs de lutte mongole — sport national — de tir à l’arc à cheval ou de tir à l’arc à 65 mètres — 75 pour les hommes — s’affrontent dans le meilleur vivre-ensemble, partageant le lait de jument fermenté au bol, qui passe de main en main, entre les spectateurs en tribune et les athlètes. Eux, se régalent de ce breuvage pourtant si amer, encore plus que le lait de chamelle, un peu plus épais en texture. Il est surprenant de se dire que le lait de chamelle est plus appréciable que le lait de jument : parce que ça pue un chameau ! Ça rote, ça pète, ça pisse, ça chie… C’est franchement dégueulasse. Ce qui me fait penser à la nourriture… du mouton, du mouton, du mouton. Bouilli, évidemment, c’est meilleur. En raviolis, en beignet, avec des petits légumes ou de la pâte : ce qui compte c’est qu’il y ait du mouton.

Mais qui sont les habitants de ce pays ? Qui sont les mongols ? Des handicapés ? Des gros chinois ? Des petits bergers aux dents éclatées ? Certains, oui. Beaucoup sont bien en chair, car ils mangent bien — enfin beaucoup —, et ces corps ne les complexent en rien, et il n’est pas rare de voir une bedaine à l’air libre — pour la laisser respirer après le repas ? Mais tous, sont des personnes accueillantes, dévouées et détendues. Ce grand pays dépeuplé n’est pas si hostile : à condition d’apercevoir une yourte au loin — et Dieu ! qu’on voit loin —, il suffit de frapper à la porte, et vous trouverez une famille qui vous fera vous asseoir sur son lit, vous servira le thé et même un peu de mouton. Ils ne comprennent pas le capitalisme. C’est qu’en réalité, ils ne le connaissent pas vraiment, ou que depuis récemment. Ils sont pour la plupart si loin de tout cela… Leur entrée dans la mondialisation date de la fin du 20ème siècle, et quand les mongols obtinrent le droit de créer des entreprises — ils étaient sous influence russe auparavant — beaucoup ne comprirent pas qu’avoir le droit ne signifiait pas avoir le pouvoir, et nombreux furent ceux qui firent faillite.

Il était pourtant un temps où la Mongolie était le plus grand empire du monde : le 13ème siècle, celui de Chinggis Khan (Gengis Khan). Alexandre le Grand peut aller se rhabiller, car il n’eut jamais un empire aussi large que celui du leader mongol. De sa capitale médiévale, Karakorum, il orchestra la conquête de l’Asie et de l’Europe, jusqu’à la Pologne, par la guerre ou par des négociations. On note notamment un échange épistolaire avec le pape de l’époque, au sujet de la légitimité de sa conquête. Il estima qu’il s’agissait de « la volonté du Ciel-Père ». Il changea la capitale de place en fondant une nouvelle ville : l’actuelle Pékin. L’expansion de son empire ne prit pas fin suite à un échec, mais suite à sa mort. Les chefs de guerre durent se rassembler en Mongolie pour choisir un nouveau leader, et cela mis fin à l’envahissement. Chinggis Khan est toujours considéré comme un héros en Mongolie, comme en témoigne la gigantesque statue à son effigie trônant devant le parlement mongol d’Oulan-Bator, sur la place principale, elle aussi à son nom.

Des siècles plus tard, la Mongolie faisait partie de la Chine. Au début du 20ème siècle, Sukhbaatar alla quémander l’aide des russes pour que la Mongolie obtienne son indépendance. Elle dût céder un morceau de ses terres : la Mongolie intérieure, région dorénavant chinoise. Les russes nommèrent la capitale Ulaan-Bataar, signifiant « héros rouge ». Ils leur firent abandonner leur magnifique écriture traditionnelle pour adopter l’écriture cyrillique. Comme la langue ne changea pas et que l’alphabet n’était pas tout à fait adapté à tous les sons mongols, trois lettres furent ajoutées à cet alphabet encore utilisé aujourd’hui. Après la dissolution de l’URSS, la Mongolie obtint une indépendance totale. Aujourd’hui, les mongols chérissent encore les russes, et haïssent les chinois, qui profitent de leur système et gouvernement fragiles pour piller leurs ressources. Coincés entre ces deux géants largement intégrés dans la mondialisation, les timides mongols résument le reste du monde en deux sortes : les russes — ceux qui sont blancs — et les chinois.

Joachim Laurent

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